« Promise me a land » – Clément Chapillon – Interview à propos de son livre

J’ai rencontré Clément Chapillon lors des rencontres d’Arles 2018, ça a été l’occasion de présenter son travail ainsi que son dernier livre : Promise me a land. Cet entretien de plus d’une heure ma dévoilé un photographe passionné et curieux de connaitre le quotidien des personnes qu’il rencontre, le paysage tient une grande place dans sa pratique, il ajoute toujours des portraits, des citations ou des moments de vie et d’émotions à son histoire pour la compléter et la personnaliser.
Un travail photographique de plusieurs mois à travers Israël et la Palestine. Le lien qui attache les Hommes à ce territoire va plus loin que la religion ou la politique, Clément nous raconte son histoire au fil des paysages et des rencontres faites lors de ses déplacements dans le pays en voiture ou à pieds…

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« Plus je creusais ce territoire plus je me suis rendu compte que les gens étaient attachés à leur terre et qu’elle imprégnait tout leur Être. Et puis il y a eu cette dernière interview, avec cette phrase qui mettait un point final à ce projet: « Cette terre ne nous appartient pas, on appartient à elle ». Ces mots avaient aussi été prononcés par un palestinien quelques jours plus tôt. C’était un signe, je me suis dit c’était bon, c’est une quête sans fin mais j’avais la matière pour raconter mon histoire à moi.« 

« Plus je creusais ce truc là plus je me suis rendu compte que les gens étaient tellement attachés à la terre qu’elle imprégnait tout leur Être. »

Révélateur Phocéen : Peux-tu te présenter et parler de ton parcours dans la photographie ?

J’ai commencé la photographie il y a une vingtaine d’années durant mes voyages et j’ai toujours été attiré par la notion de paysage. J’avais un appareil argentique que mon père m’avait offert à l’adolescence, puis un numérique, je continue aujourd’hui à utiliser les deux. Je suis autodidacte, ayant travaillé dans la communication j’ai pu acquérir une culture visuelle et photographique. Et puis j’ai beaucoup baroudé, ça a façonné mon œil, j’ai fait un tour du monde d’un an en 2011 ou j’ai pu m’abandonner à fond à ma passion. J’ai été pour la première fois en Israël/Palestine en 2010 lors d’un voyage ou j’ai été marqué par ce territoire, cette histoire vivante, cette ville de Jérusalem qui m’a fasciné, ce désert métaphysique et ce conflit que je découvrais dans un quotidien si réel. Je me suis dit que je reviendrai un jour pour réaliser un projet et puis 2 amis sont partis vivre la-bas, ça a été le déclic. J’ai voulu comprendre ce qu’il était parti rejoindre comme destin, l’un religieux et spirituel à Jérusalem, l’autre économique dans la start-up nation à Tel-Aviv. Çà a été le point de départ pour ce travail de 2 ans que j’ai appelé « Promise Me a Land »

J’ai commencé cette exploration du lien à la terre qui était pour moi la matrice centrale qui expliquait tout ce qui se passait, ce que représente ce territoire d’un point de vu religieux, culturel, historique et humain. Qu’est ce que cela veut dire de vivre en Israël et en Palestine? Pourquoi continuer à y avoir des revendications ? A y rechercher quelque-chose de spécial pour construire sa vie? Plus je creusais ce territoire et plus je me suis rendu compte que les gens étaient attachés à leur terre et qu’elle imprégnait tout leur Être. Ces petites citation dans le livre, ce sont comme des étincelles qui surgissait lors de mes conversations avec les habitants de cette terre.

Révélateur Phocéen : Combien de temps as-tu prit pour réaliser ce projet ?

Au total j’ai fait 4 aller-retours en Israël pour le projet photo, j’avais besoin de ne pas faire d’immersion complète pour pouvoir avoir du recul sur ce que je faisais. Je suis un témoin extérieur, c’était la force de ce projet, pouvoir garder une certaine distance, essayer de traiter ce sujet si clivant avec un regard apaisé et plus neutre. Un territoire très dense où la Palestine et Israël sont deux réalités opposées qui vivent face à face et qui sont totalement imbriquées. J’avais besoin de construire mon récit au fur et à mesure des mes traversées, vivre des choses très fortes et rentrer chez moi pour laisser reposer les images, les interviews, prendre conscience de ce que j’avais capter et préparer le prochain voyage pour savoir ce que j’irai chercher lors de mon prochain séjour. Pour moi, il est impossible de trop écrire en avance, j’ai besoin de glaner des images et de laisser l’histoire s’imposait d’elle-même, laisser le réel m’envahir, les paysages, les rencontres…c’est pour moi la plus belle chose en photographie.

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Révélateur Phocéen : A quel moment tu t’es dit « c’est bon j’en ai assez le projet est terminé » ?

Ben déjà parce que j’ai plus d’argent (rire) ! C’est le genre de travail qui est tellement lourd et tellement dense qu’il n’y a jamais de fin. A un moment tu commences à être lassé et il commence à y avoir des doublons dans les photos, des déjà-vu, des images qui font des échos à ce que tu as déjà fait. C’est un territoire pesant qui ne te laisse pas indemne, je passais des journées intenses pleines d’émotions, et puis à certains moments j’avais besoin d’arrêter et de couper. Pour moi le travail photographique doit transmettre ces expériences que j’ai vécu, seul et avec les autres. Je n’avais pas envie de continuer le projet trop longtemps au point d’en avoir marre, notre regard n’a plus cette fraîcheur vers la fin, je me sentais presque chez moi dans certaines villes et certains paysages. Je ne voulais pas photographier mon quotidien la-bas, je voulais garder cette énergie ressentit au tout début du projet et je me suis dit que le projet touchait à sa fin. Et puis il y a eu cette dernière interview avec cette phrase qui mettait un point final à ce projet: « Cette terre ne nous appartient pas, on appartient à elle ». Ces mots avaient aussi été prononcés par un palestinien quelques jours plus tôt. C’était un signe, je me suis dit c’était bon, c’est une quête sans fin mais j’avais la matière pour raconter mon histoire à moi.

« Je me suis laissé porter par mes émotions, ce que j’ai perdu en cohérence journalistique je l’ai gagné en spontanéité et en émotion, je montre des paysages et des visages qui m’ont émus. Je les mélange avec des extraits d’interviews qui m’ont marqués et j’obtiens à la fin un récit qui est vraiment à mon image. »

Révélateur Phocéen : photojournalisme ou photo documentaire ?

C’est très personnel mais le photojournalisme ne fait pas parti de mon écriture, surtout labas! C’est un lieu ou les photojournalistes sont le plus nombreux au mètre carré dans le monde, tout à été raconté. Alors il faut avoir une narration plus personnelle, pas forcément qui juge ou qui prend parti, mais plutôt qui fait ressentir des choses vécues et qui décentre un peu le récit avec un angle plus authentique et humain. Même si des milliers de projets photographiques ont été réalisés en Israel/Palestine, cette façon là de raconter c’est la mienne, ça permet de sortir des clichés et des stéréotypes. Je me suis laissé porter par mes émotions, ce que j’ai perdu en cohérence journalistique je l’ai gagné en spontanéité et en émotion, je montre des paysages et des visages qui m’ont émus. Je les mélange avec des extraits d’interviews qui m’ont marqués et j’obtiens à la fin un récit qui est vraiment à mon image.

Révélateur Phocéen : Tu peux nous raconter un souvenir marquant de ce projet ?

Il y en a tellement, des souvenirs humains avec les autres et des souvenirs seuls, isolés au milieu des paysages. La dernière photo du livre, c’est un lieu spécial, au milieu du désert de Judée . Je l’ai découvert lors de mon premier voyage, le soleil se couchait sur ces collines « pelées », j’ai retrouvé une humilité totale face à la terre, c’était à la fois le début et la fin, un des lieux les plus marquant pour ce lien à la terre, j’y suis retourné à chaque voyage, c’était comme un pèlerinage.

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Il y a aussi par exemple ce souvenir fort dans le Nord à la frontière avec le Liban, à Rosh Hanikra, cette famille d’arabo-Israélienne ou de palestiniens-Israéliens, peu importe comment on les appelle, ça n’a pas d’importancece qui compte ce sont les gens, leurs quotidiens, leur vie la-bas…Ils étaient les pieds dans l’eau avec leurs chaises fixées à la grève, il y avait de la houle, ils m’ont invité à partagé un thé avec eux, je me suis assis et on as discuté devant ce coucher de soleil. Les navire de guerre étaient un peu plus loin mais ces gens vivaient tranquillement à côté en famille, je me sentais bien avec eux, je me souviendrai toujours des embruns et de cette gentillesse. Les gens m’ont ouverts leur cœur et leur porte, malgré tous les problèmes que l’on rencontre la-bas, et je n’ai pas voulu les occulter dans mon livre, on vit des choses terriblement humaines.

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Révélateur Phocéen : Quel est le dernier livre photo que tu as acheté ?

C’est dur de m’en rappeler, j’en achète tellement! je crois que c’est un livre de Luigi Ghirri qui a fait récemment une exposition au jeu de Paume, photographie Italien des années 70 qui explore aussi le concept de paysage et de territoire. Non seulement j’aime beaucoup son travail photographique à la fois mystérieux et empli de dérisions et de beautés formelles, mais je trouve aussi que c’est un photographe qui parle merveilleusement bien de la photographie. Je me retrouve totalement dans ces textes qui sont éclairants sur sa démarche, mais aussi sur l’art de la photographie en général.

Révélateur Phocéen : Tu es régulièrement de passage à Marseille, est-ce que la ville ou la région t’inspire et as-tu commencé un projet sur Marseille ?

Oui, je viens de plus en plus souvent à Marseille, j’y retourne d’ailleurs dans moins d’un mois pour continuer explorer cette magnifique ville. Elle me plaît à cause de sa lumière, de sa géographie, de sa mer et de son histoire. Je suis attiré par la Méditerranée et son identité et Marseille est sans aucun doute la ville la plus Méditerranéenne de France ! Dès que j’arrive, je me sens inspiré, je retrouve les sensations du Moyen-Orient, les mots d’Abd al Malik avec les airs de Ahmad Jamal résonnent souvent : De te mer de splendeurs et de regrets, de ton soleil implacable jusqu’au soir tard, ta voix ne cesse de m’appeler, Marseille, Marseille, ville d’Éternité ». Dès que j’arrive, je sors mon appareil photo, j’ai envie d’explorer cette ville, ces quartiers, sa vie très chaotique, je m’y sens bien, je songe de plus en plus à venir y vivre quelques temps. J’ai réalisé quelques photos, pas encore de projets concrets, mais je pense que ça ne serait tarder…

Révélateur Phocéen : Tu as fait beaucoup de projets à l’étranger, est ce que la France est plus difficile à photographier pour toi ?

La France est très riche mais il est vrai qu’elle est plus difficile à photographier pour moi qui a toujours eu besoin d’évasion, de partir et de me sentir un peu plus isolé dans un paysage. J’ai beaucoup de mal à photographier Paris par exemple car c’est une ville que je connais par cœur, sûrement trop pour la capturer avec un regard nouveau et frais. Mais une commande récente pour la SNCF sur le Grand Paris pour les 40 ans du RERC m’a amené à redécouvrir cette région, ses paysages de transition, j’ai beaucoup aimé me replonger dans la banlieue et suivre les rails. Pour une autre commande, je suis en train de découvrir le territoire du Grand-Est qui m’a aussi fasciné, une plongée dans une autre France, laissée pour compte, isolée, rurale mais aussi très poétique par certains aspects. Mais je vais revenir dans le sud de la France dès le mois de juin pour commencer une résidence d’artiste de 3 mois avec la Fondation des Treilles située dans le Var pour travailler sur mon prochain récit personnel sur une petite île Grecque de la mer Égée. C’est une île que je connais très bien, j’y vais depuis une quinzaine d’année et j’y ressens quelque-chose de spéciale. Une terre insulaire minérale, pelée, lumineuse et entourées de la mer, une terre assez proche de celle de Marseille finalement, peut-être une transition avant d’arriver dans la belle Phocéenne!

Le Livre

Livre : Promise me a land - Clément Chapillon
Promise me a land - Clément Chapillon
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