Mer intérieure – Véronique Esterni

C’est entre la fragilité de paysages et la mélancolie que Véronique Esterni nous fait voyager autour de l’étang de Berre, un lieu connu et inconnu à la fois des habitants de la région. Des beautés inattendues entre industries et plaines, les paysages semblent figés dans le temps, des habitants vivent et continuent d’aimer cet étang emprisonné entre route, collines et aéroport. Un lieu qui semblerait inhospitalier à quiconque n’y serait pas né…

Pourtant, ici, les petites joies s’imposent et leur beauté est inattendue. Une beauté marginale qui tient d’une alliance d’humilité et de force : la force de la résistance et l’humilité de celui qui connait sa condition.
C’est l’histoire du bonheur fragile des bords de rives de cette petite mer, ses peines ouvertes et le récit propose d’en souligner la beauté brute et mélancolique. Sa poésie, aussi. »

La série photographique présentée donne à voir, tour à tour, la résistance et l’instabilité de l’étang. Il porte en lui la fragilité de la prochaine disparition : ces strates entremêlées rendent le conte fantastique et merveilleux. Le lieu est intranquille. A chaque instant, le récit bascule entre les stigmates d’un passé nourricier et une reconstruction possible.

Une courte (mais intéressante) interview en fin d’article

Véronique Esterni répond aux questions du Révélateur Phocéen
RP : Bonjour Véronique, peux-tu te présenter brièvement ?

Assurément, on attaque pas par la question la plus facile !
J’ai un goût pour la poésie du banal. Mes premières séries ont d’ailleurs émergées de pauses déjeuner, temps d’attente, trajets quotidiens… Mon travail photographique se construit là où l’ordinaire se déploie. Je prends autant de plaisir (sinon plus !) à utiliser mes jours de congés pour photographier au café du coin qu’à un voyage lointain.
Je cherche aussi à raconter les petites histoires : celles qui se déroulent derrière la grande Histoire. La photographie permet de leur donner de l’importance.

RP : Cette série « Mer intérieure » montre l’étang de Berre comme tu veux nous le faire voir, en regardant ta série je ressent un lieu abandonné et presque inhabité malgré beaucoup de photographie représentant l’Humain, l’étang ressemble vraiment à cela ?

Ce n’est pas une série documentaire, ni journalistique. Le travail d’auteur implique une subjectivité. L’étang est multiple et composite. Il est en effet en grande partie marqué par l’empreinte de l’homme. Il est bordé de villes de tailles importantes, bordé aussi de routes, d’autoroutes, d’usines, de zones d’activités….. Il y a aussi des zones naturelles remarquables préservées, des chemins splendides au bord de l’eau ! L’oléoduc cohabite avec le flamand rose, le pêcheur tranquille avec le bruit sourd du tarmac de l’aéroport, le site CEVESO avec un alignement de palmiers digne d’une station balnéaire…. Donc en effet, mon éditing a un parti pris : mettre à distance le bruit permanent qui entoure l’étang, pour laisser place à sa quiétude relative mais mélancolique, et parfois à sa magie…

RP : Pourquoi avoir choisi ce lieu ?

C’est la question qui m’a été le plus posée depuis le début de ce travail. Il faut dire que ceux qui n’ont pas appris à le connaître pensent cet endroit inhospitalier, et que l’histoire écologique de l’étang n’incite pas lui porter un regard différent.
Une réputation méritée au fil de l’histoire, qui lui colle à la peau et nous colle aux poumons ! Tout incite à lui tourner le dos. Et c’est ce qui rend le lieu fascinant. Les petites joies et la beauté y sont d’autant plus inattendues.

RP : « Au fil des rencontres et des kilomètres arpentés en bords des rives, je suis touchée par l’amour que lui portent ceux qui vivent là. » Cette phrase est intéressante, penses-tu que seul les habitants du pourtour de l’étang de Berre y sont attachés ? Un nouvel habitant n’arriverait pas à voir la beauté de ce lieu ?

Si bien sur ! Mais je ne suis pas certaine que l’attachement soit le même. D’ailleurs, dans les multiples rencontres faites en bord de rive, aucune ne m’a parlé des usines ni des fumées. Ça peut se comprendre : le bassin industriel, c’est du boulot pour les familles depuis plusieurs générations ! En revanche, parmi toutes les blessures, l’une d’elle cristallise beaucoup des rancunes locales : la chute. C’est ainsi que les anciens appellent la centrale hydroélectrique de St Chamas. L’eau douce qu’elle utilise nuit à l’équilibre écologique de l’étang. Feu les foisons de coquillages. Feu la petite mer. Pour eux, depuis la chute, rien n’est plus pareil.

RP : Quelles difficultés as-tu rencontré en réalisant cette série ?

La variabilité des saisons, qui changent profondément l’atmosphère des lieux. L’été par exemple, les plages sont aménagées et très fréquentées. Beaucoup de fêtes, de festivals, de grandes tablées…. C’est très sympa, et les soirées y sont mémorables mais ce n’était pas mon sujet.

RP : Qu’est ce que je ne t’ai pas demandé à propos de ce travail ?

Tu m’as évité la question piège, et je t’en remercie : « ce travail est il fini ? ». C’est une question difficile pour les travaux aux longs courts . Je fais partie dorénavant des personnes attachées à ce lieu. Au fond de moi je souhaite poursuivre ce cheminement le long de la mer intérieure.

RP : Quels photographes t’inspirent ?

Malgré ma quarantaine dépassée, je suis une jeune photographe, dans le sens où je pratique sérieusement depuis 4 ans. Je m’applique aussi à rattraper mon retard en culture photo, et je suis aujourd’hui au stade dit de l’éponge : celui où j’absorbe tout ce que je découvre !
Ma bibliothèque grossit à vue d’œil…. Pour citer des grands noms qui me touchent particulièrement : Alec Soth qui sublime la banalité des lieux durs, et ses portraits savent garder une distance sans perdre de force. Bernard Plossu, notamment pour ses travaux sur notre région (dont l’étang de Berre !). Et enfin Claudine Doury avec qui j’ai eu la chance de travailler autour de cette série. Une rencontre qui compte ! Elle parvient comme personne à laisser toute sa part au conte et à l’imaginaire, avec des images pourtant bien ancrées dans le réel.

Site de l'artiste

Plus

Recent Posts

Leave a Comment