Intérieur(s) #3 – Gordon Parks / Francis Bacon

©Gordon Parks
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©Francis Bacon
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"The best part of beauty is that which no picture can express" - Francis Bacon

1948. Gordon Parks infiltre un gang de Harlem et convainc l’éditeur de Life Magazine de publier son documentaire dans l’espoir que cela lui ouvrira d’autres portes. Il devient par la même occasion le premier photographe afro-américain à intégrer l’équipe d’un des magazines les plus populaires des Etats Unis. Cette photo de Leonard ‘Red’ Jackson, un adolescent de 17 ans, dont Parks suit le quotidien sera écartée des pages du célèbre magazine qui privilégiera scènes du quotidien ou éclats de violence. Loin du parti pris du journal, dans ce portrait que fait Gordon Parks de Red Jackson, le jeune homme apparaît seul. Ses tâches de rousseurs couvrent ses joues. Un pansement en forme de croix s’y superpose. Puis ses doigts, encore par-dessus, enveloppent son visage. Une main d’homme, si grande, qu’elle pourrait recouvrir ce visage encore juvénile. Le regard est loin, perdu dans le vide.
Il y a beaucoup de douceur dans ce portrait qui, on le devine en consultant l’intégralité du reportage dans le magazine Life, a probablement été prise juste après une bagarre.
Comme une toile qu’il tisse, le photographe compose son image en entrecroisant lignes et motifs. Les briques qui servent d’arrière-plan à ce portrait forment une constellation de croix qui trouvent un écho dans les épais carreaux de la chemise entrouverte et ample du jeune homme.
L’espace est bouché. Sans issu. La rue sert de toile de fond à une lutte plus profonde, qui nous échappe.
L’intensité du combat s’est évanouie et donne lieu à un moment d’absence. C’est toute la force de ce portrait où la peur, les questions prennent corps sous nos yeux. Il y a une clarté cristalline dans ce portrait. Le regard de Parks perce l’opacité de la chair pour rendre compte du trouble qui assaille le jeune homme.
Ce n’est plus un membre de gang que je vois mais un être qui s’oublie et offre au photographe un moment d’humanité. Quand je le regarde, je vois les doutes et les craintes qui peuvent hanter chacun d’entre nous dans les moments âpres de l’existence. C’est ce qui me touche. Cette universalité.

La lithographie du peintre Francis Bacon s’inscrit dans un récit au long court. Puisque cette oeuvre présente un triptyque dédié à son amant mort, George Dyer. Comme le photographe, il documente une partie de la vie de quelqu’un qu’il a connu.
Malgré le fond rose tendre utilisé comme arrière-plan, une dureté habite l’oeuvre de Francis Bacon. Le corps forme une masse, recroquevillée sur elle-même, dans un combat sans adversaire. Un corps tout entier allongé, figé dans sa chute. Il manque une chaussure aux pieds. Le boxeur est malmené. Par qui ? Par quoi ? Seule son ombre répond au combat que George Dyer mène contre lui-même.
L’équilibre de son être est précaire. Le corps menace de tomber davantage, dans le vide cette fois. Il y a du désespoir dans ce visage si abîmé que les traits en sont devenus presque illisibles. Le désespoir, comme la chair, sont (à) vif.
Le boxeur qui ouvre le triptyque est une figure récurrente dans l’oeuvre de Bacon pour en avoir partagé le quotidien. En 1942, le corps de George Dyer fut retrouvé inerte dans la chambre de l’hôtel parisien du couple deux jours avant l’ouverture de l’exposition qui consacra l’artiste au Grand Palais. George Dyers s’était suicidé et sa mort ne cessera de hanter les toiles du peintre.

En s’inscrivant dans une logique documentaire ou en se reposant sur l’usage de triptyques, ces images attestent des difficultés inhérentes à l’art du portrait. Peut-on réduire ou résumer un être à une image ? Ces travaux soulignent le caractère infini de la tâche et disent le besoin de démultiplier les images dans ce qui est voué à ne rester qu’une tentative. Saisir l’essence d’autrui est un geste poétique et spirituel.
Que choisit-on de capter de l’autre ? Et comment ? Bacon utilise le prisme de ses souvenirs, peignant comme il en avait l’habitude d’après photographies, en l’absence du modèle. Cet hommage ne sera né que plusieurs années après la perte de son amant. Il se repose sur le prisme de la mémoire, flou et électrique comme la paroi de nos organes, nervuré. En regardant cette toile j’ai le sentiment d’entrer dans la chair molle et rosé du cerveau de l’artiste où tout n’est que distorsion, lumière et mystère.
A travers ces portraits, ce sont deux hommes passionnés qui apparaissent en creux. Deux êtres qui ont inscrits l’humain et ses tourments au cœur de leurs préoccupations. Il y a de l’empathie dans leurs regards, un dévouement à autrui et un désir de comprendre ou de rendre compte d’une certaine universalité avec justesse, sans relâche.

 

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