Interieur(s) #2 – David Hockney / René Burri

A Bigger Splash - David Hockney
A Bigger Splash, David Hockney
Rene Burri, Mexico
Mexico, Rene Burri

"The photograph is not good enough. It’s not real enough" - David Hockney

Nombreux sont les artistes et les photographes en mal de créativité qui partent, dans l’espoir de redonner sens et fraîcheur à leur regard. Aussi qu’advient-il lorsque palmiers, lumière éclatante, et façades aux couleurs exotiques s’exposent aux pupilles étrangères du peintre britannique, David Hockney et du photographe suisse, René Burri ? Que voit-on, que remarque-t-on lorsque l’on se trouve dans un environnement différent du sien, loin de la familiarité du chez-soi ?

À travers sa toile aux tons pastel, David Hockney nous invite à plonger sous le soleil cru de la Californie des années 60. L’espace est vide, la présence d’une chaise, qui n’est pas sans rappeler les fauteuils destinés aux réalisateurs de films, signale que quelqu’un a été là. Les perspectives aplanies donnent à voir un lieu aux allures factices. Seule l’agitation au bout du plongeoir vient animer ce lieu aux allures de décor en carton-pâte. Un jaillissement d’eau, comme un éclat de vitalité, indique une présence qui se dérobe dans le même temps à notre regard. Le corps est là, anonyme, absorbé et retenu sous la surface de l’eau, dans un plongeon sans fin. Le temps apparaît comme éternellement suspendu aux fils de l’écume blanche d’une éclaboussure que Hockney aura mis deux semaines à peindre. La photographie a beau ‘ne pas être assez réelle’ pour reprendre les mots du peintre, on ressent dans le choix de son sujet l’influence de la pratique photographique, dont le résultat fut exposé au Centre Georges Pompidou à Paris, en 1982. Son positionnement critique face au médium ne l’empêche pas de placer au coeur de l’oeuvre un évènement qui dure une fraction de seconde et d’utiliser le pouvoir d’arrêter le temps propre à l’appareil photo. Tout cela pour mettre en avant un évènement anecdotique : une disparition furtive dans les eaux transparentes d’une piscine. L’eau rafraîchissante, la lumière éclatante, l’espace aux couleurs douces, le plaisir simple d’un bain occupent chaque recoin de l’œuvre. En utilisant une onomatopée dans son titre, Hockney, comme un enfant, joue avec nos sens et fait résonner dans nos oreilles le bruit d’un plongeon que nous n’entendons pas. Désir de légèreté ? Spontanéité ? Pas tant que ça car cette toile fait suite à une première, aux traits plus hésitants, intitulée, The Little Splash, réalisée un an plus tôt. Cette ode à la douceur de vivre et à l’hédonisme californien auquel le peintre britannique se laisse aller et auquel il nous incite à goûter est donc aussi une étude. La seule puissance évocatrice du coup de pinceau nous rappelle l’intensité avec laquelle la réalité peut être traduite. Et c’est sans doute ce que Hockney entend par ses propos sur la peinture et la photographie.

Si David Hockney nous invite, non sans facétie, à rencontrer l’absent, René Burri joue davantage avec l’espace qu’avec nos sens. Il nous présente un lieu et une architecture dont il cherche à retranscrire les lignes épurées. Le minimalisme fascine le photographe qui est venu rendre visite à l’architecte mexicain Luis Barragán. Il n’existe pas une mais plusieurs images de ce même lieu dont le photographe a capturé différents angles ou différents moments de vie comme pour en reconstituer l’expérience. Comme si une image ne suffisait pas à retranscrire l’espace tel qu’il a été éprouvé. Ou comme si le photographe était pris d’un désir impossible à assouvir d’exhaustivité.

L’espace est roi dans ce jeu de couleurs, de lumière et de lignes. Bien que minimaliste, le photographe choisit d’en rendre compte avec complexité. C’est par le biais d’un prisme géométrique dans le bord gauche de l’image qu’il nous fait entrer dans la piscine. L’eau y est d’ailleurs bien sombre et semble peu accueillante. Contrairement au peintre qui nous fait entrer dans l’oeuvre par le biais d’un plongeoir et nous invite instantanément à la baignade, le photographe, bien que probablement au bord du bassin, reste à la marge et utilise ce cadre turquoise pour mieux explorer l’espace et les contrastes. Une sensation de profondeur en résulte, amplifiée par le rythme dynamique de la multiplicité de lignes obliques qui ouvre davantage notre champ de vision. Ici l’espace bien que limité offre toujours davantage de possibles. Le mur rose laisse découvrir la présence discrète mais tangible d’un garçon d’écurie. L’immense mur rouge débouche sur une fontaine dont l’eau vient alimenter la piscine. Et ces deux mouvements combinés convergent vers une baie vitrée ouverte qui invite à entrer dans la maison de l’architecte. Tout s’imbrique à merveille, le regard circule avec fluidité. Derrière les façades, l’oeil devine une diversité d’espaces invisibles mais perceptibles. Alors que chez le peintre, l’espace reste fermé. La maison cubique obstrue la vue et garde secret l’intérieur de ses murs derrière une opaque baie vitrée.

Tout est calme, étrangement calme dans chacune de ses oeuvres. Bien que semblables, ces images présentent deux rapports différents à la réalité. Bien qu’empreint de réalisme, le peintre nous présente une expérience aux contours abstraits ; une sensation accentuée par le choix du format carré de la toile et la bordure qui y est peinte. Une bordure qui délimite davantage la scène comme pour mieux souligner la frontière avec le réel. René Burri, dont le goût pour l’architecture s’est confirmé tout au long de sa carrière, nous donne à voir un lieu ancré dans le réel, un rêve incarné, qui peut être traversé et habité, par d’autres que soi. Ce sont ces labyrinthes de subjectivités que nous traversons à notre tour. Les désirs s’imbriquent et nos yeux, avec délice, s’enfoncent dans le cadre et se perdent.

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