Interieur(s) #1 – Edward Hopper / Joel Meyerowitz

©Joel Meyerowitz, Dune Grass, House Truto, 1984
©Joel Meyerowitz, Dune Grass, House Truto, 1984
©Edward Hopper, Corn Hill, 1930
©Edward Hopper, Corn Hill, 1930

"Maybe I am not very human. What I wanted to do was paint sunlight on the side of a house" - Edward Hopper

C’est loin de ces maisons que le peintre américain posa son chevalet. Le photographe fit quelques pas de plus. Deux perspectives sur les collines vallonées du Massachusetts, sous une lumière douce, dorée et diffuse. Même lieu, même éclairage et pourtant.

Hopper regarde le paysage à distance et va jusqu’à diviser la toile avec cette ligne séparatrice au premier plan qui rappelle le chemin de fer dans House by the Railroad, 1925. Il isole le spectateur, encouragé à maintenir sa position d’observateur et peint dans des formes géométriques qui confinent à l’abstraction ces habitations, juchées sur une colline aux ombres menaçantes.

Meyerowitz, plus épicurien et plus instinctif, semble nous tirer par la manche pour nous immerger dans la douceur de l’instant. Celui d’un moment passé à emplir ses poumons de l’air frais de ce champ vert tendre.

En mettant côte-à-côte ces deux représentations d’un même territoire, je me suis demandée si le photographe était allé sur ces terres avec les toiles d’Hopper à l’esprit.

Et si la photo de Meyerowitz n’était qu’un plan serré du tableau du peintre ? Et si le photographe avait décidé d’isoler une de ces maisons comme on prélève un échantillon ? Un bout de terrain représentant un territoire. Il est intéressant de voir comment ce dernier a conservé exactement le même angle de vue sur la bâtisse. Comme celles du peintre, elle est observée de trois-quarts, presque de profil, tranchée nettement et brutalement pour n’en faire apparaître qu’une infime portion. L’architecture ne joue visiblement qu’un rôle mineur pour le photographe qui privilégie à travers son utilisation de la lumière et de la vitesse, les éléments organiques. Il n’existe pas de relation conflictuelle entre l’homme et la nature dans son image. Meyerowitz semble partager un sentiment d’harmonie et invite l’observateur à adopter une attitude contemplative face au paysage mais aussi face au temps qui s’arrête si l’on accepte de vivre pleinement le moment présent. Cette photo nous parle du pouvoir du regard.

Le léger flou au premier plan nous entraîne dans le champ comme dans un tourbillon pour mieux sentir le bruissement du vent dans les blés et leurs caresses sur les jambes. Il y a une sensualité inhérente à l’image. Une vitalité paisible loin de la toile du peintre aux accents lugubres. Hopper a choisir de se tenir à distance pour mieux accentuer le caractère impersonnel de ces maisons qui se répètent à l’infini. La vie semble inexistante dans les yeux du peintre, dont la présence ressemble à une retraite. Bien que toutes les deux vides de présence humaine, ces images résonnent différemment. On ressent bel et bien deux présences. Deux façons d’être au monde, dans un même lieu.

Distants ou immersifs, les auteurs de ces images nous interrogent sur la notion de point de vue, de perspective et encouragent par la beauté de leurs regards à choisir l’endroit où l’on se trouve avec soin et à l’investir avec patience et désir.

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