Image en filigrane – « Pleine mer » – Jean Gaumy

Il est des livres où toutes les images sont si puissantes qu’en extraire une pour la commenter serait comme briser un maillon d’une chaine : c’est la chaine toute entière qui céderait et s’éclaterait en mille morceaux… Ces livres, rares, se gravent dans la mémoire, et dans l’œil. Ce sont mes « livres en filigranes ».

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C’est en avril 1984 que Jean Gaumy embarque pour la première fois sur un chalutier afin d’y photographier les marins-pêcheurs, leur quotidien et leurs conditions de travail en haute mer. Au total il effectuera quatre voyages entre 1984 et 1998. Il y cherchera les conditions météorologiques les plus capricieuses, les plus laborieuses, comme il l’écrit, déçu, lors de son premier voyage en avril 1984. « Je déteste les tempêtes de ciel bleu. J’attends du temps pourri, des nuages anthracites ».

« Je déteste les tempêtes de ciel bleu. J’attends du temps pourri »
« Je déteste les tempêtes de ciel bleu. J’attends du temps pourri »

Ces conditions « pourries », il les trouvera lors de son deuxième voyage et ne l’épargneront pas : « Vent force 6 à 7. Je me lève avec les autres pour photographier. Une demi heure se passe, ça va. Dix minutes plus tard…rebelote : allongé, malade… », témoigne t-il en novembre 1984.
Le livre, Pleine mer, aux éditions Lamartiniere contient plus de 120 images noir et blanc ainsi que des extraits de ses carnets, reproduits en facsimilés ou dactylographiés, d’après ses notes.
Le livre s’ouvre sur une photographie où la météo déchainée donne le ton à tout le corpus, au reste du livre. A certains moments, des images plus calmes viennent ponctuer le livre mais une certaine tension persiste : les visages sont tendus, inquiets, fatigués. Cigarettes au bec, café à la main, il ne doit y avoir aucune place pour la détente ou le repos. Les seules distractions semblent être ces pin-ups accrochées aux parois des cabines, aussitôt punaisées, aussitôt oubliées.
Les moments de calme semblent encore plus menaçants que la tempête affirmée, comme il l’écrit ce samedi 29 février 1992 : « Sous la mer rageuse, dans le calme des ténèbres, le chalut glisse, silencieux, sa gueule énorme, béante. Il raye la vase des mailles de son ventre, de l’acier de ses câbles et de ses panneaux. Il avale. Inexorablement »

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Le livre s’ouvre sur une photographie où la météo est déchainée pour donner le ton à tout le corpus.
A l’heure où la « série photo » est devenu un dictat universel, fourre tout, à tout et souvent à rien, les images de ce livre viennent affirmer qu’un corpus d’images n’a d’intérêt que s’il raconte quelque chose. Comme l’écrit Jean Gaumy, avec toute l’humilité d’un immense photographe: « Il ne s’agit pas de faire un reportage. Il s’agit d’autre chose. Je ne sais pas vraiment. Il faudra raconter. Raconter simplement».

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Les seules distractions semblent être ces pin-ups accrochées aux parois des cabines, aussitôt punaisées, aussitôt oubliées. « Je regarde les pin-up aux parois des cabines (…) Diluées dans cet univers elles finissent par paraître douces ».

L’auteur, le livre :https://www.magnumphotos.com/photographer/jean-gaumy/
Le livre est épuisé mais reste trouvable d’occasion.

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