Grandmother, Eugene Richards – Image en Filigane

©Eugène Richards
©Eugène Richards
Des images comme des poèmes

Il est des images comme des poèmes que l’on connaît par coeur. C’est en 1993 qu’Eugene Richards a pris cette image à New York. Intitulé Grandmother, Brooklyn, New York, 1993, le photographe est tombé sur cette scène en sortant du métro. J’ai découvert cette image en 2001 pour la première fois dans un petit livre Phaidon. Depuis, c’est une image qui m’a toujours fasciné et que je relis comme j’écoute ces mêmes chansons de Dylan – qui à chaque nouvelle écoute révèle quelque chose de nouveau jamais entendu auparavant.

Leitmotivs

J’aimerais voir la planche contact de ce rouleau mais tout laisse à penser qu’il n’y a eu que quelques vues, voire qu’une seule. Au départ c’est le formalisme de photographes comme Ronis ou Cartier-Bresson qui m’incitait à me mettre sérieusement à la photographie. J’aimais les images parfaitement structurées, les masses équilibrées, les lignes de fuite, la règle d’or. Puis, vint la découverte de cette photographie. Elle semble avoir été prise alors que le photographe passait à la va vite ; pour preuve, je relèverai trois éléments : un cadre légèrement bancal, la femme sur la gauche coupée par le poteau du panneau Stop et la « non présence » du photographe. C’est un certain lâcher prise du photographe qui me fascine et qui laisse place autant à la forme qu’au fond. L’image est superbement composée et de nombreux parallèles servent de
leitmotivs : ancrée dans une diagonale qui va du panneau stop à la bouche d’incendie, relayée par un jet d’eau traçant cette même diagonale, la courbe du jet d’eau que lance la jeune fille avec sa casserole que vient compléter la forme arrondie des barbelés, les lignes verticales que dessinent les panneaux de métal, le poteau du panneau de signalisation et les poutres du pont verticales, les rectangles composés par les fenêtre toutes fermées et les motifs des chaises, ainsi que les deux masses composées du panneau et de l’immeuble eux aussi rectangulaires. Les éléments structurant de l’image répondent à une forme canonique de ce qu’est une excellente photographie : l’oeil de ne plus se passer d’effectuer d’éternelles mouvements dans un parcours complexe : de lignes en courbes, l’oeil danse de part en part de l’image comme une boule flipper. Comme toute bonne photographie, cette image peut se passer des personnages qui l’habitent et tenir toute seule.

Une image atemporelle

L’image montre ce qui est. Elle n’interprète rien. Eugène Richards est un photographe du réel. Il s’agit d’une chose vue, d’une scène d’une grande banalité qui aurait pu avoir lieu n’importe où dans un quartier pauvre des Etats-Unis dans les années 90. Et pourtant rendue atemporelle par de nombreux éléments. Là, au fond, proche du panneau aux barbelés, une chaise vide nous invite en temps que spectateur à s’asseoir et à observer ; les barbelés, eux, se postent comme une menace tout comme les fenêtres fermées et la désolation du lieu globalement pour raconter l’histoire du lieu. La femme dans la piscine est davantage préoccupée par ses lunettes tandis que les deux femmes à gauche du cadre ne semblent pas s’amuser de la scène qui se jouent devant elles : alors, l’oeil est tenté de s’enfuir vers le hors champ… jusqu’à que ce que le gracieux jet d’eau le ramène, dans une douceur ineffable, inlassablement, inexorablement, vers le haut de l’image, et invite ainsi l’oeil à continuer de parcourir l’image dans un va et vient immuable. Enfin, je crois que c’est l’eau figée dans l’air – intrinsèquement surréaliste – qui rend l’image absolument atemporelle et poétique : matrice du monde, fille tu seras mère, mère, tu seras grand-mère : Grandmother, Brooklyn, New York, 1993.

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